Pour Changer, Chap 1: Au tout début

*Lucie Kisso
-Ta maman ne va pas être fâchée ?
Adam me regarde avec un air désolé. Il vient de casser un sceau en plastique de ma mère et craint les réprimandes.
-ça va. Maman est très gentille, tu sais. Il faudra juste lui dire que tu es désolé et que tu feras plus attention la prochaine fois
-Tu es sûre ? Si c’était ma maman, elle devait me frapper très fort
-Je sais. Moi c’est papa. Mais il a voyagé donc ça va.
Adam, c’est mon meilleur ami. On habite la même mai
son et on va à la même école. Il est très gentil mais je n’aime pas beaucoup aller chez lui. C’est à cause de sa maman, elle me fait peur. Lui aussi il a peur d’elle. C’est pas comme son papa, lui il nous donne souvent des bonbons. Mais maman n’aime pas que je mange beaucoup de bonbons. Elle dit que c’est mauvais pour les dents et que je dois faire comme les grandes personnes sinon papa continuera d’être méchant. Lui, je le déteste. Souvent, il n’est pas là. Mais dès qu’il revient, il nous tape toujours, maman et moi. Quand je serai grande, je construirai une grande maison avec plein de jeux et on ira vivre là-bas, sans papa. Mais d’abord, maman dit que je dois m’appliquer à l’école, et ne pas manger trop de bonbons.

*Rose Kisso
20.000francs ! Il faut payer le loyer, les factures, le manger, et monsieur ne peut m’envoyer que 20.000francs ! Je raccroche furieusement le téléphone, prête à m’étrangler sous l’effet de la colère. Calme toi Rose, calme toi.. J’essaye de m’apaiser, de respirer. Mon cher époux prolonge son séjour au nord du pays. Ça fait 3 semaines qu’il est parti pour une mission de 5 jours. Et il y a toujours un détail à régler, quelque chose qui l’empêche de rentrer à chacune des dates où il me jure de revenir. Comme par hasard, chacun des déplacements de mon homme se passent comme ça. Il arrive, finit la durée prévue et prolonge, encore et encore. Je sais bien que c’est moins son travail que l’exploration des jeunes filles locales qui l’oblige à rester sur place. Et ce goujat oublie qu’il a de la famille à la maison. S’il ne s’agissait que de moi ça irait mais je ne supporterais pas que ma Lucie manque de quoi que ce soit. Mon petit négoce nous garde au moins à l’abri de la faim, mais que n’aurais-je pas donné pour revenir en arrière, ne pas l’avoir choisi lui ? Comme on fait son lit, on se couche dit le proverbe. Une petite voix me rappelle que de toute façon, je n’ai personne vers qui me tourner. Oh Seigneur, pourquoi me punir si sévèrement ? Je me r
evois à 20 ans, j’étais si belle, souriante à toutes les opportunités que m’offrait la vie. J’accrochais plusieurs regards mais celui de Jules en particulier me faisait de l’effet. Il n’a pas hésité longtemps avant de me déclarer sa flamme, mais moi j’ai bien mis du temps à lui être favorable. Que voulez-vous ? La culture de chez moi veut que le oui de la jeune fille à son soupirant se fasse attendre.. « Si tu acceptes trop vite, il ne te respectera pas ». J’ai donc fait les choses dans les normes et l’ai présenté à ma famille. Lui n’en avait pas, mes parents l’ont instantanément adopté. Il faut dire que mon Jules avait de bonnes manières et était assez charmant. Nous allions nous marier quand tout a basculé. Un riche El-Hadj voulait m’épouser et les miens n’ont pas su résister au miroitement de sa fortune. Jules et moi ne pouvions plus nous voir, on me gardait enfermée et lui était chassé comme un malpropre s’il osait mettre les pieds dans notre cour. Ce que mes parents ignoraient pendant qu’ils préparaient allègrement mon trousseau est que j’étais enceinte. Nous avons fini par nous enfuir un soir, direction la ville voisine, Tsévié. Je n’oublierai jamais cette nuit là, l’angoisse de compromettre la mission, nos cœurs battant la chamade, les belles promesses qu’on s’est faites. Nous sous sommes rapidement organisés, une fois sur place. Jules avait quelques petites économies que nous avons utilisé pour nous installer et démarrer mon commerce légumes. Lui faisait de petits jobs de gauche à droite, quand il n’allait pas au cours. Moi j’avais dû oublier toute ambition d’étudier, avec le bébé en route et mon commerce à tenir. Nous étions tout de même heureux et c’est dans ce petit cocon que Lucie est née. Elle a instantanément changé la donne dans notre petit monde. Il fallait à son père un travail fixe, alors nous sommes revenus à Lomé dès qu’il a décroché son master. J’étais si fière de lui, au moins l’un de nous s’en sera sorti avec les études. Je voulais me réconcilier avec mes parents dont je n’avais plus aucune nouvelle depuis notre départ clandestin 3 ans plus tôt. Nous avons donc entrepris de faire les choses bien, demander pardon, présenter Lucie.. A coup sûr, ils ne pouvaient m’avoir gardé rancune. C’était mal connaître mon propre sang! Je n’oublierai jamais le regard farouche que m’a jeté ma mère lorsqu’elle a déclaré « En ce qui me concerne, il y a longtemps que je n’ai plus de fille et si tu as un minimum de jugeote, n’ose plus jamais réapparaitre dans cette maison ». J’étais tétanisée, on avait toujours gardé l’espoir de pouvoir arranger les choses, mais ce que je découvrais là me mettait au sol. J’avais déshonoré les miens et apparemment, ils avaient la rancune tenace. Il a bien fallu encaisser, me faire à l’idée que je n’avais plus de famille, avancer. Et c’est à partir de là que mon univers a basculé. Jules a commencé à rentrer tard, s’éclipser sous divers prétextes, et même mon tendre amoureux s’est transformé en un bourreau pour ma fille et moi. Sa violence nouvelle m’inquiétait et je suis devenue une de ces zombies qui passent leur temps dans les églises de réveil, à veiller et prier pour exorciser le démon qui avait pris possession du corps de mon mari. Sauf que voilà, le comportement de ce dernier n’était rien de plus que la conséquence de ma propre sottise. « Quel que soit l’amour que te porte ton époux, il viendra un temps où, sa fortune faite, il se détachera de toi. A ce moment, il y a que 2 raisons pour lesquelles il restera. Son respect pour les tiens et ce que tu lui apporte en tant que femme de valeur ». Ces paroles de ma grand-mère résonnèrent dans ma tête un soir et tout s’éclaira. Mon époux ne risquait rien à mal me traiter parce que personne ne viendrait à mon secours. Et mes courtes études n’avaient rien d’impressionnant face à ses diplômes, il n’apprenait rien de moi. Je n’avais pas su m’imposer en tant que femme de valeur ! Son comportement n’était qu’une suite logique et je m’étais mise dans cette situation toute seule alors il ne me restait plus qu’à encaisser, assumer, fermer mon clapet. Je ne vis que pour ma fille à présent, tentant de lui inculquer les bonnes valeurs pour éviter qu’elle ne reproduise mes erreurs. Lucie a 7ans et je n’en suis pas peu fière.
Nous habitons en location dans une cour commune avec 6 autres ménages, le genre de maison où on sait tout se qui se passe chez le voisin et où chacun vient mettre son grain de sel dans vos histoires. Depuis le temps, nous aurions pu construire notre propre maison, mais il faut croire que fouiller sous divers jupons semble plus attrayant pour mon époux. J’essaye tant bien que mal de nous tenir éloignées de la dynamique de cette maison, mais l’amitié de Lucie avec Adam rend la tâche un peu plus ardue. Rien de grave cependant puis que j’aime bien ce petit. Il n’est pas méchant et de toute façon, ma petite doit bien se faire quelques amis. ça fait du bien à Adam de se retrouver chez nous plutôt que crispé comme il l’est chez lui. Sa mère est très dure avec lui, un peu trop à mon goût. Mais ce ne sont pas mes affaires alors je me tiens à l’écart surtout qu’elle semble ne pas m’apprécier du tout. Certaines mauvaises langues vont même jusqu’à affirmer qu’elle aurait une aventure avec mon mari, ce qui m’attriste pour son époux qui est un homme bien. De toute façon Jules fait ce qu’il veut, je suis juste heureuse de ne plus avoir à remplir mes devoirs conjugaux.
Plongée dans mes pensées, je ne remarque pas avoir ralenti. C’est le passage à vive allure d’une moto qui me ramène à la réalité, en soulevant un nuage de poussière. Ah ces taxi-moto, de vraies machines à tuer ! Je hâte le pas, en direction de chez moi où Lucie doit m’attendre toute seule. Dès que je franchis le portail, je suis accueillie par des éclats de voix. Au même moment, je constate qu’il y a un attroupement devant notre concession et que les bruits viennent de là. Quand je comprend tout ce que ça peut signifier, mon sang se glace dans mes veines. Seigneur! Serait-il arrivé malheur à mon petit ange ? Je ne le supporterais pas ! 
A Suivre…
Par Plume Dona, Tous droits réservés.

Pour Changer: Introduction

Lucie et Adam sont deux enfants tout ce qu’il y a de plus normal. De l’enfance à l’âge adulte, le développement de leur relation va cependant suivre un cours peu banal, parcours jonché de glauques révélations. Que restera-t-il de leurs liens? Je vous invite à le découvrir à travers cette aventure en 25 épisodes.

L’aventure commence ici!